Quand une série devient juge

Le 08 juillet 2015 à 12:12  |  ~ 6 minutes de lecture
La folle et incroyable histoire de l'homme le plus malchanceux du monde.
Par Koss

Quand une série devient juge

~ 6 minutes de lecture
La folle et incroyable histoire de l'homme le plus malchanceux du monde.
Par Koss

Bonjour et bienvenue à vous, jeunes éphèbes et autres filles en fleur, dans cette rubrique sur les dessous des séries !

Après avoir constaté que les séries TV et la réalité elle-même n'existaient pas et qu'Hitler pouvait être drôle, ce mois-ci nous allons étudier le cas très particulier de The Jinx. Prends un fauteuil, une orangeade, installe-toi confortablement et laisse-moi te conter cette étrange histoire.

 

 

dewey fume la pipe

 

The Jinx est une série documentaire diffusée en début d'année 2015 sur HBO. En gros, c'est un peu comme si « Faites entrer l'accusé » durait six heures, était diffusée en six épisodes sur une chaîne premium française et disposait d'un générique à la True Detective. Qui claque.

 

 

 

À voir la qualité d'image, de montage, de rebondissements et de story-telling, on se dit que Pierre Bellemare a peut-être manqué de faire carrière aux États-Unis. Car la série est d'une indéniable qualité. Les six heures de docu-fiction qui se déroulent sans à-coups se concentrent sur le personnage de Robert Durst.

 

 

Who's Durst ?

 

 

Robert Durst est le fils aîné de Seymour Durst, un des hommes les plus riches des États-Unis, qui possède plusieurs buildings à Manhattan (dont une partie du One World Trade Center qui a remplacé le World Trade Center depuis fin 2014). Il est donc promis à un bel avenir, sans trop se forcer. Mais, c'est son frère cadet qui hérite de l'empire familial. À partir de là, les ennuis commencent. Dans les années qui vont suivre et pendant trois décennies, Robert Durst va se voir accuser du meurtre de une, puis deux, puis trois personnes, va se déguiser en vieille femme muette pour échapper à la police, changer plusieurs fois de nom, se faire coffrer pour vol de sandwich et bien d'autres trucs tous plus hallucinants les uns que les autres. À chaque fois, le milliardaire va être acquitté par la justice.

Pour avoir fait un film sur cette histoire (avec Ryan Gosling dans le rôle de Durst), le réalisateur Andrew Jarecki se voit contacté par Robert Durst lui-même qui a bien aimé le film et qui souhaite s'expliquer face caméra sur sa vie et ses agissements. Dans All the Good Things (Love and Secrets en VF) en effet, le réalisateur n'accable pas Durst. À la fin, on ne sait pas s'il a accompli ces meurtres, il laisse le doute aux spectateurs, ce qui a sans doute plu à Durst. Jarecki saute alors sur l'occasion et « The Jinx : The secret life and deaths of Robert Durst » commence.

 

The Jinx

 

 

Who's the Jinx ?

 

 

La question est posée assez tôt dans le documentaire par Jarecki lui-même : Durst est-il l'homme le plus malchanceux du monde ? Est-il ce « The Jinx » (la poisse en anglais) du titre ? Ou est-il un psychopathe coupable de plusieurs meurtres ? Innocent ou coupable ? Poissard ou calculateur ?

Cette lancinante question traverse les six épisodes de cette série documentaire, de part en part et se retrouve incarnée par le « personnage » de Robert Durst. Curieux homme décharné aux yeux creux d'un noir abyssal et à la diction grinçante, l'homme accroche la rétine dès sa toute première apparition à l'image. Cet homme qui s'exprime très calmement face caméra a-t-il, par trois fois, commis l'irréparable ?

La force de « The Jinx », c'est qu'elle parvient presque à rendre attachant l’aîné des Durst. Jarecki lui-même se rend à l'évidence dans le dernier épisode : « You know... I like the guy ». En nous racontant son histoire personnelle par le menu, de la disparition surréaliste de sa mère, à son grimage en vieille femme muette dans une petite ville du Texas, en passant par son mariage, « The Jinx » nous fait plonger directement dans la psyché de Bob. Vertigineux.

 

 

Who's bad ?

 

 

Sur ce point, ce quasi biopic est une vraie réussite et entraîne derrière lui un spectateur haletant.

Mais au fur et à mesure que défilent les épisodes, une question revient sans cesse : où est la vérité dans tout cela ? Dès le début en effet, le réalisateur se pose comme un présentateur objectif de la vie de Durst. Or, un montage est tout sauf subjectif, et une reconstitution (dont Jarecki sur-abuse, pas toujours à bon escient) l'est encore moins. Plusieurs fois, on est interpellé par les faits présentés. Quid de l'explication de cette scène où Bob voit sa mère mourir ? Quid de ce papier trouvé comme par magie dans l'avant-dernier épisode ? Quid de la chronologie des faits tels qu'ils nous sont présentés dans le dernier épisode et qui apparaît comme étant fausse ? Attention : cliquer sur le lien, revient à se spoiler la série.

 

 

The Jinx

Andrew Jarecki et Robert Durst

 

Il apparaît alors de façon indéniable que Jarecki a « manipulé » certains faits pour favoriser sa thèse finale. Car, et c'est là que réside le sel de ce documentaire : à la fin du voyage, on « sait » si Robert Durst est coupable ou non (ce qui n'est pas le cas dans d'autres œuvres similaires). Les circonstances (attention : là aussi, spoilers) de la diffusion du dernier épisode ne laissent pas trop de doute. Jarecki a jugé Durst et le spectateur en a directement été pris à témoin. Là où les autres documentaires posent des questions, Jarecki apporte une réponse.

Cela devient alors très problématique. En aucun cas, une émission de télévision ne peut juger un homme. Si la manipulation du réalisateur apparaît être limitée au seul dernier épisode de « The Jinx », on peut aisément imaginer ce qu'un autre producteur / réalisateur plus prompt au sensationnel serait capable de faire. Sorte de révolution dans la manière de raconter des histoires, « The Jinx » montre immédiatement les limites d'une telle aventure. Comme l'explique très bien cet article (spoilers toujours), ça pourrait même être le point de non-retour du reportage journalistique américain ; point qui, s'il est franchi, décrédibiliserait à jamais bon nombre de journalistes. Au final, c'est bien ça la vraie « poisse » du titre.

 

 

Sources :

 

 

 

Merci à Maxou pour ses conseils sur l'article et à MoolFreet pour sa relecture.

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