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Critique : Better Call Saul 4.04 - Talk



Où chacun fait son deuil, à sa façon. Sauf Nacho.


Better Call Saul
Genres :
Aventure, Drame, Crime
Série américaine
Année : 2015
Format : 42 min
AMC Netflix FR



Je n'avais pas grand-chose à dire sur Talk à l'issue de l'épisode. Je le trouvais assez peu intéressant, se contentant de délayer encore une fois ses intrigues et ne réservant que peu de scènes fortes. Je craignais donc de ne pas être le plus apte à en parler. Mais avoir à écrire sur un sujet vous force à l'appréhender encore et encore, de sorte que vous finissez peu à peu à percevoir quelque chose qui vous parle, qui vous touche. Et ainsi, le génie fut.

 

Mike et son groupe de parole 

 

 

Le deuil de Mike

 

L’ombre de "Matty" (le fils décédé de Mike) plane sur l’épisode. À deux reprises, la figure du fils perdu est évoquée : à travers le flash-back introductif et lors du cercle de parole que fréquente Mike avec sa belle-fille, les deux séquences étant volontairement associées lors du pré-générique. Ces scènes sont fortes de symbolique, tant pour les personnages que pour la série. En effet, si elle représentent la persistance d’un deuil qui refuse de se faire pour Mike, elles jouent aussi avec intelligence de l’imagerie déjà développée dans Breaking Bad, créant un univers symbolique clos entre les deux séries. Ainsi, le regard ébahi du jeune Matty sur son père faisant des travaux participe de cette vision fantasmée de l’artisanat comme un Eden perdu, déjà développée à travers Jesse Pinkman qui voyait dans l’artisanat une possible issue à son existence chaotique. Le parallèle est d’autant plus pertinent que Jesse projettera en Mike une figure paternelle. Là où Mike verra en Jesse une seconde chance de l’existence après la perte de Matty.

 

Matty et Jesse

 

Mais le jeu de miroirs ne s’arrête pas là, Talk développant un autre ressort narratif cher à Breaking Bad, celui de la thérapie de groupe comme jeu de dupes. À l’image de Jesse Pinkman qui profitait de son cercle de parole pour trouver de nouveaux clients, Henry abuse de l’empathie de ses camarades pour mieux "vendre"  ses mensonges, s’accaparant le deuil des autres en mentant sur la mort de sa femme et leur vie passée. Cependant, il serait injuste de limiter ces scènes à des parodies de thérapie où seuls le mensonge et l’hypocrisie trouveraient leur place. Vince Gilligan, Peter Gould et Heather Marion (scénariste de cet épisode) croient sincèrement aux valeurs de la résilience, mais ils ont aussi conscience que chaque deuil est unique, et doit donc être traité comme tel. Ainsi Mike reconnaît-il l’importance de la parole lorsque Stacey parle du souvenir de Matty s’estompant progressivement. Mais Mike, à l’image de Jimmy, s’est composé un personnage, et son rapport au langage en a été altéré. Il utilise la parole comme une arme, un rapport de domination. Lorsqu’il parle à un employé de Madrigal, lorsqu’il humilie Henry, lorsqu’il tient tête à Gus, Mike sait que chaque mot a son importance et peut potentiellement faire basculer le rapport de force. Le deuil de Mike ne se fait donc pas par le langage, ce qu’il a déjà tenté de faire, mais par la force. Il refuse qu’Henry galvaude son deuil, et ce moment de colère est celui d’un homme fatigué de l’hypocrisie, la paresse et la sentimentalité d’un monde dans lequel il ne se reconnaît pas. Mike décide de se jeter à corps perdu dans son travail, car c’est là qu’il excelle et qu’il peut cultiver le personnage qu’il a construit, loin du père endeuillé.

 

 

Le deuil de Jimmy

 

Le traitement du deuil est donc au cœur de ce début de saison, et le parallèle entre Mike et Jimmy est d’autant plus pertinent qu’ils adoptent la même attitude à l’égard de leurs proches. Jimmy ne croit pas non plus à la valeur thérapeutique du langage, qui est pour lui un outil de travail, un moyen de cultiver les illusions qu’il a créées autour de sa personne. Ainsi, comme Mike met à distance Anita et Stacey en claquant la porte du cercle de parole, Jimmy détourne la proposition de Kim d’aller voir en psy en acceptant un travail dont il ne veut pas dans un magasin de téléphones. Contrairement à ce qu’évoque le titre de l’épisode, Jimmy tente d’échapper au dialogue, lui préférant la solitude et l’ennui d’un travail sans prestige. Mais l’ombre de Saul Goodman n’est jamais loin, et encore une fois la série réussit avec talent à introduire de nouveaux éléments de la mythologie du personnage (ici les téléphones portables, dont sont remplis les tiroirs de l’avocat véreux d’Albuquerque) sans jamais sembler forcer le trait. En quête permanente de dérivatifs, Jimmy revêt les attributs de Saul Goodman, adoptant peu à peu toutes les mécaniques de son alter ego dévoyé : arnaques sans prestige, partenaires douteux, phrases d’accroche racoleuses… L’épisode se termine avec cette formule tristement ironique, "IS THE MAN LISTENING ? PRIVACY IS HERE". Car en se composant peu à peu son personnage, Jimmy ne cesse de fuir sa propre intimité.

 

Jimmy et sa peinture

 

 

Le deuil de Kim

 

Sans doute Kim est-elle la plus honnête dans son rapport au deuil et tente désormais de se reconstruire, en trouvant un sens à sa carrière. Elle a écouté la lettre de Chuck et en a intériorisé le contenu, consciente que le grand avocat d’autrefois a sombré notamment à cause d’une justice qu’il ne reconnaissait plus, incarnée par la figure d’Howard. Ainsi, Kim part-elle en quête de justice, persuadée qu’il est encore possible de trouver un cas qui ravivera la flamme de sa carrière. Si la démarche de Kim est compréhensible, peut-être est-elle tout autant dans l’erreur que Jimmy, se mentant à elle-même sur l’objet de sa quête. Après tout, comme lui explique le juge Munsinger entre deux tranches d’aubergine, la vie n’est pas un film, et Kim ne trouvera pas de cas juridique capable de sauver son âme. Bien évidemment, Kim interprète cette attitude comme une forme de cynisme, associée à la lassitude d’années de travail et de désillusions. Mais cet échange avec le juge Munsinger peut tout aussi bien être interprété comme un monologue entre deux facettes de Kim. Elle est déjà lassée par un travail qui a failli lui coûter la vie, qui engraisse les puissants et nourrit les immoraux. Si Kim tient tête au juge en retournant sur les bancs du tribunal, c’est davantage par entêtement que par conviction. Son univers s’effondre, et peut-être serait-il temps qu’elle applique à elle-même les conseils qu’elle prodigue à Jimmy...

 

Kim ne bougera pas

 

 

"Pendant ce temps à Vera Cruz..."

 

J’aime beaucoup Nacho, je trouve qu’il se dégage une belle sincérité du personnage, une candeur rarement vue dans l’univers de Breaking Bad et la relation avec son père est sans conteste une des plus émouvantes des deux séries, mais force est de constater que la série ne fait pas vraiment dans l’originalité avec ce pan de l’intrigue. Nous savons ce dont Gus est capable pour étendre son empire, nous connaissons les implacables machines à tuer que sont les jumeaux Salamanca et nous savons que tous les personnages sortiront vivants de cet affrontement. Certes, la série parvient à joliment enrober ces scènes (la vision déchirante d’un Nacho implorant la protection de son père pour quelques heures), mais je dois bien avouer ne pas parvenir à totalement m’impliquer dans cette intrigue, nettement moins riche de sens que celles des autres personnages. Tout du moins pourrons-nous saluer la cohérence thématique de l'épisode, Mike et Manuel Varga incarnant deux figures paternelles impuissantes, spectateurs de la déchéance de leur progéniture.

 

Nacho et son padre

 

Better Call Saul ne nous a pas encore offert de grand épisode cette saison, mais comme la semaine dernière, chaque petite intrigue apporte sa pierre à l'édifice et donne à voir de beaux portraits de personnages. La série n'est pas toujours la plus évidente à appréhender, et son calme apparent cache bien souvent des trésors de complexité et d'humanité. À l'image de Mike, en définitive.

 

J’ai aimé :

 

  • Un traitement du deuil intelligent qui prend le temps de s'attarder sur chaque personnage sans jamais forcer le trait
  • Le basculement de Jimmy en Saul, toujours très finement écrit
  • Une série qui excelle dans son portrait de la banalité et la vacuité de l'existence

 

Je n’ai pas aimé :

 

  • L'intrigue de Nacho et du cartel qui peine encore à me passionner
  • Un début de saison plutôt calme, qui manque de scènes mémorables

 

Ma note : 13/20

 

 

Le Coin du Fan :

par Koss

 

  • L’épisode s’ouvre sur un générique montrant un téléphone. Ce qui donne la thématique de l’arc narratif à venir de Saul.

 

opening bcs

 

  • Anita, l’amie de Mike, travaille à la Cradock Marine Bank, qui était déjà apparue dans Breaking Bad, épisode Say My Name. C’est dans cette banque que seront déposés les fonds de Mike pour sa petite fille. Cette banque était également apparue dans The X Files, à l'occasion de quelques épisodes écrits par… Vince Giligan.

 

Cradock Marine Bank

 

  • Mike rencontre Anita en faisant des mots croisés. C’est aussi de cette manière que s’étaient rencontrés Walter et Skyler. 

 

  • Le mot qu’Anita aide Mike à trouver est "Esmeralda", soit le nom que Skyler voulait à l’origine pour Holly.

 

  • Lorsque Kim est dans la salle d’audience, le juge appelle à la barre un dénommé Lester Burns Jr., qui est un avocat ayant vraiment existé. Il était connu pour plusieurs faits de corruptions qui l’auraient conduit en prison, s'il n’était pas mort avant. Une sorte de Saul dans la vraie vie, avec le même bagout et le même amour du mensonge. Si vous voulez en savoir plus, c’est par là.

 

  • À l’entrée de Kim dans le palais de justice, le garde cite le nom du juge Papadoomian. Ce juge a également été cité par Saul à Hank dans Breaking Bad.

 

  • Le flashback d’ouverture de l’épisode avait été mentionné par Stacey la saison dernière. Mike lui avait dit qu’il ne s’en souvenait pas, ce qui avait laissé penser à Stacey que Mike commençait à oublier des choses sur son fils. Ce qui de toute évidence était faux. Mike n'oublie rien.

 

À la semaine prochaine !



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A propos du rédacteur

Gizmo Gizmo
1067 avis
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Moyenne : 12.83

 Visioneur raffiné

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6 commentaires sur cet article


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#1
Koss a écrit le 31/08/2018 à 10h41
Cette critique houlala <3
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#2
Manew a écrit le 31/08/2018 à 11h58
J'ai appris tellement de trucs en lisant ta critique ! Merci. D'ailleurs, je suis du même avis sur Nacho. Le personnage est bon et l'acteur le campe intelligemment, même s'il n'est pas aussi exhubérant qu'un Bernard dans Westworld !
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#3
Jo_ a écrit le 01/09/2018 à 14h21
La critique est clairement plus intéressante que l'épisode lui-même ! Superbe boulot, Gizmo !
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#4
Galax a écrit le 01/09/2018 à 14h37
Totalement d'accord avec Jo_, on dépasse le stade de Westworld là-dessus !
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#5
Gizmo a écrit le 01/09/2018 à 18h24
Estimez-vous heureux, je n'ai pas pu garder le paragraphe sur l'importance et la symbolique des aubergines en sauce du juge...
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#6
CaptainFreeFrag a écrit le 02/09/2018 à 14h36
Critique brillante, félicitations.



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La série est devenue véritablement maitre dans l’art du : « Il ne se passe rien, mais c’est quand même fascinant ». ...

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Je commence à être bien emmerdée pour donner mon avis sur cette série. Car comme le dit Koss, elle est intéressante ...

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