Critique : Doctor Who (2005) 12.10

Le 06 mars 2020 à 06:35  |  ~ 9 minutes de lecture
Doctor Who X Doctor Who.
Par Koss

Critique : Doctor Who (2005) 12.10

~ 9 minutes de lecture
Doctor Who X Doctor Who.
Par Koss

 

« The Matrix has you. » Phrase d'ouverture du film Matrix.

Dans les trois films des sœurs Wachowski, plus qu'une quête d'un héros sauveur de l'humanité, celle de Neo s'avère d'abord et avant tout être une quête de lui-même et de sa capacité à faire un choix. Cet épisode final de la saison 12 de Doctor Who procède de manière similaire.

C'est une constante dans la série, depuis 1963 : le ou la Docteur sauve des gens. Quelles que soient les circonstances. Quelles que soient la temporalité ou la planète. C'est le mythe de l’héroïne ou du héros rédempteur et solitaire qui vient appliquer sa justice dans une portion du monde, avant de s'en aller. Chris Chibnall est un fan absolu de la série classique. Depuis sa reprise du show, chacun de ses épisodes témoigne de cela. La linéarité entre la série classique et la nouvelle restait assez faible, tenant seulement par un partage commun d'univers. Cette rupture, expliquée scénaristiquement par la Guerre du Temps, empêchait en réalité la série d'être une.

 

Rétro-cohérence

 

Et c'est là qu'intervient le présent épisode. En apparence, l'exercice de rétro-continuité de Chris Chibnall peut paraître brutal. Et il a, de fait, choqué plusieurs fans. Nomade à part de la société des Seigneurs du Temps, la ou le Docteur est avant tout une ou un renégat de cette même société. Il n'est pas important. Sauf que ça, c'est la théorie. En pratique, iel sauve plusieurs fois Gallifrey à la fois dans la série classique (épisodes The Deadly Assassin ou The Five Doctors par exemple) et dans la série nouvelle (The Name of the Doctor). Iel n'a rien de lambda. C'est un point central dans l'histoire des Seigneurs du Temps (Time Lords). Le spectateur le sait. Les showrunners Russel T. Davis, Steven Moffat et Chris Chibnall le savent. Ce dernier a le courage de briser ce tabou en actant ce fait : oui, la ou le Docteur est un élément prépondérant dans l'histoire de Gallifrey. Iel est l'élément déclencheur de leur histoire. Plus point oméga qu'Oméga lui-même. Par là, Chris Chibnall effectue un exercice de rétro-cohérence brillant et explique tout un tas de points laissés dans le vague par la série de tout temps : le fait que le Docteur soit traité à part par les Time Lords, qui le cherchent puis le contrôlent, le fait qu'ils lui donnent un nouveau set de treize vies, etc.

 

 

Tabou ultime de la série de 2005, la relation entre les Time Lords et la ou le Docteur est ici exposée au grand jour. Comme un non-dit, un secret de famille pleinement énoncé, qui donne son sens à tout le reste. Alors oui, il y a encore beaucoup de points à éclaircir et tel ou telle fan de la série me fera remarquer que Chibnall contredit la minute 12 de l'épisode 3 de la saison 10. Mais franchement... Quoi de plus excitant que de voir se développer dans le futur ce champ des possibles, plutôt que de toujours raconter la même chose dans un cycle Dalek-Master-Cybermen sans fin ?

 

Pour la première fois : Doctor Who
 

Et Chris Chibnall ne s'arrête pas là et vient briser la sainte chronologie des Docteurs sévèrement amochée par Steven Moffat avec le Docteur de la guerre. Les quatorze Docteurs que l'on connaissait n'étaient qu'une goutte d'eau dans une immensité infinie. Elle le dit elle-même : elle est multiple. Dans Le Héros aux mille et un visages, le spécialiste des mythes Joseph Campbell explique que l'ensemble des mythes sur Terre suit le même schéma : celui de l’héroïne ou du héros qui se transcende dans une quête. C'est le principe du mono-mythe qu'il expose en une phrase : « Un héros s'aventure à quitter le monde du quotidien pour un territoire aux prodiges surnaturels : il y rencontre des forces fabuleuses et y remporte une victoire décisive. Le héros revient de cette mystérieuse aventure avec la faculté de conférer des pouvoirs à ses proches. » La ou le Docteur peut être n'importe qui. De l'habitant de Sheffield, à celui d'une planète lointaine, en passant par Brendan (de morue). On est à des années lumières des concepts utilisés par Russell T. Davis (Donna-Docteur) et Steven Moffat (Clara-Docteur), d'une compagne, vectrice du spectateur ou de la spectatrice dans la série qui étaient assimilée à un simili-Docteur. La Docteur de Chris Chibnall n'a pas de limite. Pas de genre ou de couleur de peau. Et c'est précisément le fil rouge commun à l'ensemble du run de Chibnall depuis son début : dans une Angleterre plus que jamais divisée (voir l'épisode Arachnids in the UK), il rappelle la notion fondamentale à travers le poste de télévision : l'important est le courage de ses choix. Celui de s'assumer pour ce qu'on est. C'est ça la lumière que la ou le Docteur confère à ses proches et qui vient donner, pour la première fois depuis 1963, un véritable sens au titre même de la série. Doctor Who ? Peu importe en fait. Et Chris Chibnall l'a très bien compris.

 

Dans un épisode inégal et foncièrement laid, Chris Chibnall parvient à définir précisément et définitivement l'essence même de la série et transforme même l'ensemble de son run en une cohérence implacable.

 

J'ai aimé :

  • L'utilisation brillante du titre de la série comme discours sur son essence. On est bien loin des inutiles pirouettes de The Name of the Doctor.
  • La potentialité ouverte ici que Nardole... puisse être le Docteur.
  • L'utilisation dans la série de la musique du générique dans cet incroyable montage où la Docteur revit l'ensemble de sa vie/de la série.
  • Le jeu de Jodie Whittaker, plus que jamais efficace quand elle est seule.
  • Le jeu de Sacha Dhawan dans certaines scènes.

Je n'ai pas aimé :

  • Le jeu de Sacha Dhawan dans d'autres scènes.
  • C'est quand même un épisode très laid, composé d'une grande partie de gros plans pour masquer le manque de budget. Comme un hommage aux classiques.
  • Les trois compagnons, toujours à la rue. Mention spéciale à cette scène incroyable où Ryan met un panier à trois points avec la bombe, ce qui est un pay-off d'une scène dans le tout premier épisode.
  • L'idée turbo-débile, digne d'une fan-fiction, des CyberMasters. Sacré Chibnall.

 

Le Coin du Fan :

 

  • L'épisode donne lieu à un montage de toutes les vies du Docteur où on retrouve bon nombre de visage connus : Jack, Tennant, Rose, Brendan (de morue), Clara, Rosa Park, Amy, etc.

 

 

  • On voit surtout dans ce moment une scène de l'épisode The Brain of Morbius, de la série classique. Dans cet épisode, on découvrait que la ou le Docteur pouvait avoir d'autres visages avant One. Le point avait toujours été inexploré jusqu'ici.

 

  • Le Docteur ré-affirme la règle « Pas d'humains sur Gallifrey » qu'il avait déjà énoncé à Sarah Jane Smith juste avant qu'elle ne quitte la série.

 

 

  • Le Maitre explique aussi que les premiers habitants de Gallifrey étaient les Shobogans, qui avaient déjà été mentionnés dans The Deadly Assassin et dans Hell Bent.

 

  • Il est très probable que Tecteun, la scientifique exploratrice et mère adoptive du Docteur, soit celle qui apparaisse dans The End of Time Part Two. Une autre possibilité est qu'elle soit "The Other", le dernier grand père fondateur de Gallifrey (avec Oméga déjà mentionné ici, et Rassilon, vu dans toute la série classique, The End of Time et Hell Bent).

 

  • Les scènes de l'enfance du Timeless Child ont été dissimulées avec un filtre "irlandais" qui faisait passer le Docteur pour un homme roux vivant en Irlande. Cela fait référence à deux running-gags/inconsistances de la série : le Docteur qui n'a jamais été roux et l'a toujours voulu, et Gallifrey plusieurs fois citée comme étant un endroit situé en Irlande.

 

  • D'après le passage dans la matrice avec les souvenirs du Docteur (cf. la vidéo plus haut), il faut noter que la Docteur Ruth apparaît lors du montage de tous les Docteurs connus... et avant William Hartnell. Cela donne du poids à la théorie de Jo Martins comme la "Docteur zéro", celle faisant le lien entre le Timeless Child et le Docteur que l'on connaît depuis One.

 

  • L'épisode pourrait être la confirmation de la théorie de l'hybride émise par Steven Moffat dans Hell Bent. Soit un hybride qui détruit Gallifrey. Cela peut être le Maître et son armée de CyberMasters ou la Docteur elle-même, qui vient désormais d'une autre dimension.

 

Qu'avez-vous pensé de ce final si controversé ? N'hésitez pas à nous le dire en commentaires. Merci d'avoir suivi nos critiques cette année et rendez-vous en décembre pour le spécial !

L'auteur

Commentaires

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Galax

Très belle critique Narloss.

Tu t'y attendais :

L'utilisation brillante du titre de la série comme discours sur son essence. On est bien loin des inutiles pirouettes de The Name of the Doctor.

Méchant, The Name of the Doctor (ainsi que Day et Time of the Doctor globalement) fournit une explication poétique sur le nom du Doc comme étant un titre pris par celui-ci au moment de partir et la promesse de devenir quelqu'un de meilleur (Jesse dans le film Breaking Bad quoi, Gilligan ce plagieur).

The Timeless Children donne, comme avec beaucoup de choses, encore plus de poids à cette vision, puisqu'il est désormais clair que le "Docteur" en tant que personne est une entité inconnue dont le véritable nom de "naissance" est tout bonnement impossible à savoir, et que son "vrai nom" au sens Gallifreyien n'est rien de plus qu'un nom d'adoption probablement donné par Tecteun et qui perd tout son sens une fois qu'il s'enfuit hors de Gallifrey et choisit de devenir le Docteur.

Au fond, Chibnall donne juste encore plus de poids à toute la chute de l'arc et au discours de Moffat/Clara dans The Time of the Doctor :

His name is the Doctor. All the name he needs. Everything you need to know about him.

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Silencieux

Je n'ai pas encore vu cette saison, mais vos critiques semblent meilleurs que les épisodes ;)

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